Carnet A6 ouvert avec stylo

Junk journal : le carnet fait de papiers que tout le monde jette

Un junk journal, littéralement « journal de rebut », est un carnet fabriqué et rempli avec des papiers destinés à la poubelle : enveloppes, tickets, emballages, pages de vieux livres. Née chez les relieuses amatrices américaines, la pratique est devenue un continent créatif à part entière. Et elle ne coûte rien, ce qui n'est pas un détail.

Par Lou Mathieu 15 juillet 2026 5 min de lecture

Il faut imaginer l’objet pour comprendre l’engouement. Un carnet dont aucune page ne ressemble à la suivante : ici une enveloppe kraft cousue dans la reliure, là une page de roman des années cinquante, un sachet de thé aplati, un ticket de caisse thermique qui pâlit. Le tout écrit et annoté par-dessus. Voilà un junk journal, et le premier réflexe du milieu de la papeterie fut de hausser les épaules. Le second fut de regarder les chiffres.

D’où vient le junk journal

La pratique naît au tournant des années 2010 dans la communauté américaine du mixed media, ce courant d’arts créatifs qui mélange collage, tampon et peinture sur une même page. Des relieuses amatrices se mettent à coudre des carnets entiers à partir de papiers de récupération, d’abord par économie, puis par goût : le papier déjà vécu porte une matière que le papier neuf n’aura jamais.

YouTube fait le reste. Les vidéos de flip through, ces feuilletages filmés page à page, construisent une esthétique reconnaissable entre toutes : papiers teintés au thé et dentelles découpées dans de vieux livres. La vague touche la France au début des années 2020, portée par le même mouvement de fond qui explique pourquoi le papier revient dans des vies saturées d’écrans.

Un junk journal, c’est quoi exactement

Le junk journal se définit par son matériau, pas par son contenu. Trois traits le distinguent des pratiques voisines, avec lesquelles on le confond systématiquement.

Face au scrapbooking, l’album photo décoré avec des fournitures achetées : le scrap part du souvenir et achète son décor, le junk journal part du rebut et le laisse parler. Les boutiques de loisirs créatifs vendent d’ailleurs du « papier junk journal » neuf, vieilli à l’imprimante. Le milieu en sourit. Acheter du déchet neuf, il fallait y penser.

Face à l’art journal, le carnet d’expression plastique où la page est un tableau : l’art journal travaille la surface, le junk journal travaille l’objet entier, reliure comprise.

Face au carnet classique enfin : le junk journal se fabrique avant de s’écrire. La confection fait partie de la pratique, au même titre que le remplissage, et beaucoup de pratiquantes avouent préférer la première.

Fabriquer son junk journal : la méthode du premier carnet

Résistez à la tentation du tutoriel de trois heures. Un premier junk journal se fabrique en une soirée, avec ce que contient déjà la maison.

La récolte. Une boîte, une semaine, et une consigne : tout papier qui allait mourir y passe. Visez une quinzaine de feuilles pour ce premier carnet, format libre. Ce qui fait de bonnes pages :

  • les enveloppes reçues, ouvertes au coupe-papier sur le côté pour garder la poche ;
  • les pages d’un livre de brocante irrécupérable, les plus jaunies de préférence ;
  • les sacs kraft de boulangerie, une fois aplatis et repassés à basse température ;
  • les partitions, cartes routières, notices en langue étrangère, pour le motif du texte ;
  • les tickets et étiquettes, à coller plutôt qu’à relier.

Le corps. Pliez chaque papier en deux et emboîtez le tout : vous formez un cahier, ce que la reliure appelle une signature. Un seul cahier pour commencer, c’est la condition pour que le carnet existe ce soir plutôt qu’un jour.

La couverture. Un carton de boîte de céréales, plié en deux au même format que le cahier, nu ou habillé d’un papier qui vous plaît. Glissez le cahier dedans : la couverture se coud avec lui, d’un seul geste.

La couture. Le point de base du relieur s’appelle la couture pamphlet, et il relie un cahier à sa couverture en une seule passe. Il vous faut une aiguille à tapisserie, à chas large et bout arrondi, et du fil de lin ciré, celui des cordonniers, qui ne file pas et tient le nœud. À défaut, du fil à broder en double.

  1. Coupez le fil à trois fois la hauteur du dos, et surtout ne nouez pas son extrémité : le brin de départ doit rester libre, c’est lui qui servira au nœud final. Enfilez sans doubler.
  2. Percez trois trous dans le pli, cahier et couverture ensemble : un au centre, deux à deux centimètres de chaque extrémité. Au poinçon ou à la pointe d’un compas, jamais à l’aiguille seule, qui déchire.
  3. Entrez par le trou du centre, depuis l’extérieur du dos, en laissant pendre dix centimètres de fil dehors. Vous êtes maintenant à l’intérieur du cahier.
  4. Remontez au trou du haut en longeant l’intérieur du pli, et ressortez. Vous êtes de nouveau dehors. Redescendez le long du dos jusqu’au trou du bas, en sautant le trou central, et entrez.
  5. Revenez au trou du centre par l’intérieur, et ressortez à l’extérieur, de l’autre côté du grand fil qui court le long du dos. Nouez les deux brins autour de ce fil, d’un nœud plat, et coupez court.

Dix minutes, et elle tient des années. Ceux que le geste accroche iront voir plus loin ; notre visite de l’atelier de Vincent, relieur montre ce que devient ce savoir-faire au niveau professionnel.

Le résultat sera bancal et irrégulier. C’est le cahier des charges. Un junk journal net est un junk journal raté.

Ce que la pratique dit du moment

On observera que le junk journal prospère exactement là où la papeterie premium prospère aussi, et ce n’est qu’un paradoxe apparent. Les deux répondent au même besoin de matière dans des quotidiens dématérialisés ; l’un y répond par le grain d’un papier japonais à quinze euros, l’autre par une enveloppe kraft sauvée de la corbeille. Même geste, économies opposées.

La pratique a aussi ses excès, disons-le. Une partie de la scène a basculé dans la collection de fournitures : on accumule des « éphéméras », ces petits papiers imprimés faits pour être jetés (tickets, étiquettes, cartes, timbres) que des boutiques revendent aujourd’hui en lots aux collectionneurs, on fabrique des carnets qu’on ne remplit jamais, et le journal de rebut devient un objet de consommation de plus. Le remède tient en une règle : rien n’entre dans le carnet qui ait été acheté pour lui.

Par où commencer, selon votre profil

Si le geste de fabrication vous attire, lancez la boîte de récolte ce soir. Si c’est l’écriture qui domine et que la page composite vous tente, greffez la logique junk sur une pratique existante : un carnet de lecture accueille très bien tickets de librairie et couvertures découpées, un carnet de voyage encore mieux.

Et si vous hésitez, fabriquez petit : un carnet de huit pages, cousu en dix minutes, rempli en une semaine. Le junk journal a cette élégance que son coût d’entrée est nul. Le papier attend déjà dans la corbeille.

C'est tout pour nous.
Rendez-vous à la prochaine chronique.

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