Il existe une pratique d’écriture plus vieille que le journal intime, et presque oubliée en France alors qu’elle a nourri les plus grands esprits d’Europe pendant quatre siècles. On l’appelle le commonplace book, faute de bon équivalent français. Le terme le plus proche, « livre de lieux communs », sonne mal aujourd’hui, parce que « lieu commun » a pris le sens de banalité. À l’origine, il désignait tout autre chose.
Qu’est-ce qu’un commonplace book
C’est un carnet où l’on recopie ce qu’on veut garder de ses lectures, un recueil de citations et de passages classés par thème : une phrase frappante, un argument bien tourné, une définition, un fait, un vers. On ne résume pas, on ne commente pas forcément. On prélève, et on range. Le carnet devient au fil du temps une anthologie personnelle, une bibliothèque de fragments choisis, entièrement à votre goût.
La différence avec un journal, au sens du journaling, est nette, et c’est elle qu’il faut comprendre d’abord. Le journal regarde vers l’intérieur : on y écrit ce qu’on pense, ce qu’on vit. Le commonplace book regarde vers l’extérieur : on y accueille les mots des autres. L’un produit de la matière, l’autre en collectionne. Beaucoup de gens tiennent les deux, dans deux carnets séparés, sans jamais les confondre.
Il ne faut pas non plus le prendre pour un carnet de lecture, avec lequel il partage pourtant du terrain. Le carnet de lecture est organisé par livre : une fiche par ouvrage, dans l’ordre où on les lit. Le commonplace book est organisé par thème : toutes les citations sur le courage ensemble, quelle que soit leur provenance. C’est un détail de rangement, et il change tout à l’usage.
D’où ça vient : des lieux communs à Locke
Le nom vient de la rhétorique antique. Les Grecs parlaient de topoi, les Latins de loci communes, les « lieux communs » : des rubriques d’arguments dans lesquelles un orateur puisait pour construire un discours. Un « lieu » n’était pas une banalité, c’était une case mentale, un tiroir à idées classées par sujet.
La Renaissance a transformé ces tiroirs mentaux en carnets réels. Les humanistes, ces lettrés qui remettaient l’étude des textes antiques au centre de l’éducation, en ont fait un outil de travail obligatoire. Érasme, la grande figure de cet humanisme, recommandait dès le début du XVIe siècle de tenir un tel recueil, organisé par têtes de chapitre. Des générations durant, tout étudiant sérieux d’Europe en a tenu un.
La liste de ceux qui en ont tenu un ressemble à un panthéon : Montaigne, Milton, Thomas Jefferson, Emerson, Virginia Woolf. Le poète W. H. Auden a même publié le sien, A Certain World, en le présentant comme le portrait le plus fidèle qu’on pouvait donner de lui. On est ce qu’on choisit de garder.
Comment en tenir un
La bonne nouvelle, c’est qu’il n’y a presque pas de règles. La mauvaise, c’est que l’absence de règles fait abandonner. Voici le cadre minimal qui tient.
Recopiez à la main, et exactement. La citation approximative est un poison : elle vous trahira le jour où vous vous y fierez. Notez toujours la source, auteur et titre, sinon votre trésor devient une collection d’orphelins inutilisables. Le geste de recopier lentement fait aussi la moitié du travail de mémorisation.
Classez par thème, pas par date. C’est la règle qui distingue le commonplace book de tout le reste. Réservez une page ou un groupe de pages à chaque grand sujet qui vous occupe : le temps, l’amitié, l’argent, l’art de dire non, ce que vous voulez. Quand une citation tombe sous un thème, elle rejoint ses semblables. Au fil des mois, chaque page devient une conversation entre des auteurs qui ne se sont jamais rencontrés.
Concrètement, une page ressemble à ceci :
Le temps
« Nous ne recevons pas une vie courte, mais nous la rendons courte. » (Sénèque, De la brièveté de la vie)
« Le temps est ce que nous voulons le plus et ce dont nous usons le plus mal. » (William Penn, Some Fruits of Solitude)
Deux auteurs séparés par seize siècles, réunis sous un mot. C’est tout l’intérêt du procédé.
Prévoyez l’index dès le départ. C’est la leçon de Locke. Un commonplace book sans moyen de s’y retrouver redevient un tas de pages au bout d’un an. Numérotez les pages, gardez les premières pour une table des thèmes, et tenez-la à jour. Sur ce point, un carnet à pages numérotées et index pré-imprimé, comme le Leuchtturm 1917 fait gagner un temps précieux.
Papier ou application
La tentation existe, forcément : une note numérique cherche, trie et copie-colle sans effort. Des outils entiers se sont construits sur cette idée, du simple carnet de notes au « second cerveau » qui promet de tout retenir à votre place.
Le problème est justement là. Le copier-coller ne laisse aucune trace en vous ; la main, si. Le commonplace book n’a jamais eu pour but de stocker de l’information, sinon Locke aurait suffi. Il a pour but de vous faire habiter les phrases que vous choisissez, en les écrivant assez lentement pour qu’elles vous marquent. Si vous voulez comparer honnêtement les deux mondes, notre revue des meilleures applications de journaling pèse le pour et le contre sans dogmatisme. Notre position, elle, est franche : pour un commonplace book, le papier gagne, parce que la lenteur est le sujet, pas un défaut. C’est d’ailleurs pour cette lenteur retrouvée que le papier revient dans des vies saturées d’écrans.
Par où commencer
Prenez le carnet que vous avez, ouvrez une page, écrivez en haut un mot qui vous occupe en ce moment. Recopiez dessous la première citation qui s’y rapporte, avec sa source. Vous venez de commencer, et vous tiendrez si vous résistez à l’envie de tout ranger parfaitement dès le premier jour.
Le reste vient tout seul. Un commonplace book se remplit à la vitesse de vos lectures, sans effort de production, et c’est ce qui le rend si durable quand une pratique d’écriture plus exigeante, comme les morning pages écrites au réveil, demande une discipline quotidienne. On n’a pas toujours quelque chose à dire sur soi. On a toujours quelque chose à garder des autres.
C'est tout pour nous.
Rendez-vous à la prochaine chronique.