Il existe deux façons de dépenser cent euros dans un carnet. La première finance une matière : un cuir pleine fleur, la couche la plus noble de la peau qui prend la patine au lieu de s’user, et un papier travaillé pour l’encre. La seconde finance un logo. Les deux produisent de beaux objets, mais elles ne vendent pas la même chose, et le lecteur qui découvre le rayon a le droit de savoir laquelle il paie.
Nous avons donc trié. D’un côté les maisons où l’argent part dans l’objet, de l’autre celles où il part dans le nom. Aucune n’est illégitime, à condition de choisir en connaissance de cause.
Le luxe qui se tient dans la main
Ce sont les maisons dont le prix se justifie par ce qu’on tient, pas par ce qu’on affiche.
Smythson. La référence anglaise, fondée en 1887 sur Bond Street à Londres. Sa signature n’est pas le cuir, c’est le papier : le Featherweight, un papier bleu pâle d’environ 50 g/m², moitié moins lourd qu’un papier ordinaire, breveté en 1916 pour tenir un maximum de pages dans un carnet mince. On aime ou pas cette teinte bleutée, mais c’est une vraie idée, tenue depuis un siècle. Nous avons regardé de près ce que vaut la maison dans notre test du Smythson Panama, monogramme et tranche comprise.
Pineider. La maison florentine, fondée en 1774, joue une autre carte : le cuir et la tradition italienne. Ses carnets se reconnaissent aux tranches peintes à la main, un geste d’atelier florentin qui se paie mais qui se voit à l’usure, là où une tranche industrielle blanchit. C’est du luxe qui assume son artisanat plutôt que sa marque.
Graf von Faber-Castell. La branche haut de gamme de la maison allemande Faber-Castell, plus connue pour ses crayons. Ses carnets reliés, en toile de lin ou en cuir de veau italien, misent sur la sobriété germanique : pas de clinquant, une finition sans reproche, un objet fait pour durer et se faire oublier. C’est le luxe des gens qui n’aiment pas qu’on remarque leur luxe.
Louise Carmen. La proposition française et artisanale, une maison parisienne qui revendique une fabrication à la main et un système de couverture en cuir rechargeable. L’intérêt tient là : on achète le cuir une fois, on remplace les carnets ensuite. Nous l’avons éprouvé sur la durée dans notre avis sur le carnet en cuir Louise Carmen, calcul de rentabilité compris.
Le luxe qui se voit de loin
Ces trois maisons vendent d’abord une signature. Leurs carnets sont beaux, souvent bien faits, mais une part de la facture couvre le prestige plus que la matière. Le dire n’est pas les démolir, c’est décrire ce qu’on paie.
Hermès. La maison du cuir par excellence, fondée en 1837. Ses couvertures d’agenda et de carnet, souvent rechargeables, sont des objets de sellier, tannage et coutures au niveau attendu d’une telle maison. On y met le prix d’un sac, pour un carnet. Ceux qui connaissent la valeur du cuir Hermès savent pourquoi ; les autres paieront surtout trois lettres.
Louis Vuitton. Le carnet en toile Monogram ou en cuir, rechargeable lui aussi, appartient à la même logique : l’objet est soigné, mais le motif compte pour une bonne part du prix. C’est un carnet-accessoire, pensé comme tel, et réussi dans ce registre. À condition d’aimer porter le logo.
Montblanc. La maison allemande de l’écriture, née en 1906, décline ses carnets en cuir dans l’esprit de ses stylos. Objets nets, packaging soigné. Et cette aura de cadeau d’entreprise haut de gamme qui lui colle à la peau. On observera que le plaisir d’écriture dépend ici bien plus du stylo que du carnet, ce qui en dit long sur la hiérarchie de la maison.
Le piège que personne ne vous montre en vitrine
Voici l’angle mort de tout ce rayon. Un carnet de luxe se vend sur sa couverture, et son papier est souvent le poste sur lequel la marque a le moins investi. Beaucoup de ces objets à trois chiffres embarquent un papier honnête sans plus, qui boit l’encre d’un stylo plume généreux et la laisse voir au verso.
C’est la limite du luxe de couverture, et c’est pour ça que les vraies maisons de papier, Smythson en tête, ont un avantage : elles pensent d’abord à la page.
La beauté ne commence pas à cent euros
Il faut le dire aux lecteurs que le rayon des marques intimide : un carnet peut être beau sans être de luxe. Les carnets ornés à couverture d’art, comme ceux de Paperblanks dont les reliures s’inspirent de manuscrits anciens, coûtent le prix d’un livre et tiennent leur promesse esthétique. Le Rhodia Rhodiarama, un carnet souple à la couverture italienne franche, offre une élégance sobre pour une vingtaine d’euros. Pour ces marques du quotidien, hors du rayon luxe, notre sélection des meilleures marques de carnets fait le tour de la question.
Et si c’est la main de l’artisan qui vous attire plutôt que la marque, un relieur vous fera un carnet unique pour le prix d’un Montblanc. Notre visite de l’atelier de Vincent, relieur, montre ce que produit un vrai savoir-faire quand on court-circuite les maisons.
Notre verdict
Le plus beau carnet de luxe n’est pas le plus cher, c’est celui dont la beauté sert ce qu’on en fait. Sur ce critère, les maisons de papier et les artisans du cuir devancent les maisons de mode, non par snobisme inversé, mais parce qu’elles ont pensé la page avant l’étiquette.
Si vous offrez un carnet et que le geste doit se voir, Hermès et Louis Vuitton feront leur effet, personne ne dira le contraire. Si vous offrez un carnet pour qu’on écrive dedans dix ans durant, regardez du côté de Smythson, de Pineider ou d’une maison d’atelier. Le premier lot s’exhibe, le second se garde. Toute la question est de savoir ce que vous cherchez.
C'est tout pour nous.
Rendez-vous à la prochaine chronique.